L’instabilité internationale profite à l’extrême droite en Allemagne
Ce mois de mars s’ouvre avec une actualité internationale qui augure de changements profonds dans l’ordre mondial tel que nous le connaissions. Donald Trump s’attaque à la fois aux services étatiques, aux instances de régulation et à tout ce qui a trait à l’écologie et la santé publique. Mais non seulement, car il entend également redessiner la géopolitique à l’aune de considérations mercantilistes et nationalistes. Les Européens sont alors appelés à s’organiser rapidement afin de défendre leurs intérêts communs – économiques et militaires au moins, et leur modèle social au mieux. Or, les fractures au sein des sociétés européennes sont nombreuses, et le vote des extrêmes-droites progresse continûment. Dernier exemple en date : les élections fédérales anticipées en Allemagne.
Après la fin précipitée d’une coalition conduite par les sociaux-démocrates (SPD) d’Olaf Scholz avec l’appui des Verts et des Libéraux (FDP), les électeurs ont décidé de tourner la page d’une alliance entachée par les innombrables désaccords entre ses membres. Avec une participation de presque 83%, soit 6 points de plus qu’en 2021, les conservateurs de Friedrich Merz (CDU/CSU) sortent vainqueurs avec environ 29% des voix, toutefois en-deçà du score attendu. Le SPD s’effondre à 16% (leur plus faible résultat national depuis 1887 !), les Verts atteignent péniblement 12%, tandis que les (néo-)Libéraux ne franchissent même plus la barre de 5% pour entrer au Bundestag. Les grands gagnants sont les militants de l’AfD, parti classé, pour certaines fédérations régionales « droite populiste », pour d’autres « extrême droite », et de ce fait sous observation par les services de sécurité intérieure (Offices de protection de la constitution). En moins de 4 ans, l’AfD vient de doubler son nombre de députés, en obtenant 21% des voix. Dans une bien moindre mesure, le parti de gauche (Linke) redresse la barre avec presque 9%, après avoir sérieusement redouté son éviction du Bundestag. Ce score semble être devenu possible grâce à la scission de sa très médiatique candidate Sahra Wagenknecht ; mais sans doute aussi par l’orientation belliciste des Verts, dont l’organisation de jeunesse a quitté le parti en bloc et s’est tourné plus à gauche.
Si le nouveau parti de Wagenknecht (BSW), pro-services publics, anti-immigration et favorable au dialogue avec Poutine, n’obtient aucun mandat avec tout juste 4,97%, les résultats détaillés témoignent de scores proches des 10% dans plusieurs Länder de l’ex-RDA. Après trois années de sanctions contre la Russie qui ont fait flamber les prix de l’énergie et plus largement l’inflation, à l’heure où les entreprises industrielles les plus emblématiques et jadis prospères annoncent des suppressions d’emplois par dizaines de milliers ; à l’heure, enfin, où la guerre en Ukraine s’est enlisée et que d’aucuns parlent de soutien économique inconditionnel voire de troupes au sol, une part croissante des électeurs allemands conteste ces orientations.
Si le soutien affiché d’Elon Musk à la candidate de l’AfD a largement prêté à sourire, tellement il ignore tout de la société allemande, la focalisation de la courte campagne électorale sur la question de l’immigration a probablement bien plus profité à ce parti. Peu importe que le nombre d’arrivants a significativement baissé depuis son pic en 2015, plusieurs attaques au couteau ou à la voiture-bélier perpétrées ces derniers mois par des hommes d’origine syrienne, afghane ou saoudienne ont éclipsé tous les autres sujets : manque et coût des logements, crise des hôpitaux, investissements dans les infrastructures publiques tout comme les enjeux écologiques.
Friedrich Merz, pour sa part, s’était présenté pour en finir avec les années Merkel, son ennemie intime. Elle aurait été trop permissive vis-à-vis de l’immigration et plus largement trop centriste, abandonnant des pans entiers de l’électorat conservateur à l’extrême-droite. L’ancien de BlackRock clamait qu’il allait défendre à tout prix le « frein à la dette », mettre en application des ordres d’expulsion dès son premier jour au pouvoir, et avait même porté au Parlement une motion sur l’immigration qui ne pouvait être majoritaire qu’avec les voix de l’AfD. Cette violation du consensus démocratique lui avait valu des condamnations de toutes parts, y compris des Églises catholique et protestante, ainsi que d’importantes manifestations dans la plupart des grandes villes. Force est de constater que la stratégie à droite toute de Merz n’a pas endigué la progression de l’extrême-droite.
Pour gouverner, Merz devra maintenant former une coalition. Et puisqu’il semble tenir sa promesse de ne pas entrer en discussions avec l’AfD, il ne restera que le SPD affaibli pour s’allier avec lui. Pas sûr que cela contentera notamment les millions d’électeurs à l’Est qui ont placé l’AfD en première position. De fait, l’Alternative für Deutschland remporte l’ensemble des Länder de l’Est (sauf Berlin), et ce avec des scores avoisinant les 40%. Les perspectives de taxation des marchandises allemandes risquent de fragiliser encore davantage son industrie exportatrice, tandis que le futur gouvernement s’est déjà accordé sur un fonds de 400 Mds d’euros destiné à financer son réarmement et divers investissements. Malgré des assouplissements en vue du « frein à la dette », ce fonds a toutes les chances de s’alimenter au détriment des politiques sociales et de la transition écologique. Rien, en somme, qui devrait créer un contexte moins favorable au vote AfD dans un futur proche.
Mais puisque le pire n’est jamais certain, l’on peut aussi espérer que le contexte actuel porte en lui une opportunité pour faire reculer la place de l’OMC, les traités de libre-échange et pour obliger les banques et les plus gros patrimoines à des contributions nettement plus fortes, à l’instar de ce que vient de décider le nouveau gouvernement de centre-droit autrichien ou du vote de la taxe Zucman en France. On peut aussi se féliciter d’une nouvelle victoire d’étape des opposants à l’A69 ! Car si nous avons peu de prise sur le cours du monde, les luttes et les initiatives locales ont toute leur utilité et leurs chances d’aboutir.
C’est la fin de l’hiver et le moment de s’engager en mars avec Attac pour les causes qui vous tiennent à cœur : féminisme, écologie, solidarité avec les sans-papiers et combat contre l’extrême-droite. Le comité PNO sera présent lors des différentes actions de ce mois que vous trouverez ci-dessous. Additionnez vos forces et idées… et (ré)adhérez !